Consolider son os, une explication de texte

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Dans son livre « le symbolisme du corps humain », Annick de Souzenelle a écrit cette phrase :
« Devenir un homme, passer de l’eau au sang, c’est aussi « consolider » son os […] ».
Ces quelques mots pourraient résumer le processus de la vie.

L’os

Pour bien les comprendre, il s’agit tout d’abord de savoir ce qu’est un os.
Retenons de l’aspect physiologique que l’os est situé au plus profond du corps humain, en tant qu’élément de la structure primaire, de la charpente qui supporte toutes les autres structures (musculaire, sanguine, lymphatique, méridienne…). Il correspond à des tissus conjonctifs solidifiés, ce qui en fait l’organe le plus dur du corps. Ces tissus ne constituent toutefois que la partie périphérique de l’os, une partie très compacte donc, très dense, qui accueille en son cœur et protège une partie plus friable, spongieuse, dont les cavités sont remplies de moelle osseuse. Cette moelle est responsable de l’hématopoïèse, processus permettant la création et le renouvellement du sang.

Ces caractéristiques (dureté, charpente profonde) désignent énergétiquement l’os comme étant l’organe le plus yin du corps. Toutefois, la pensée chinoise amène à réfléchir au-delà du corps, au-delà de cette enveloppe terrestre éphémère, manifestation fugitive du principe de vie. Dans ce chemin de pensée, l’os est aussi et surtout ce qui demeure quand la chair n’est plus. Il est le principe yin fondamental, impérissable, quand le yang peut mourir, il porte en lui le principe de régénération. C’est l’élément permanent et primordial de l’être, c’est le noyau de l‘immortalité.

Cette dimension symbolique de l’os est présente dans de nombreuses cultures, l’os et sa « substantifique moelle ». En tant que « partie la plus durable, sinon impérissable, du corps humain, l’intérieur, le support du visible » (dictionnaire des symboles, par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant), il symbolise l’essence de la création. D’où le grand respect qu’on lui porte.
Pour exemple des coutumes de chasseurs, qui reconstituaient le squelette du gibier après en avoir consommé la chair, en prenant bien garde de ne briser aucun os. Leur retour à la nature, dans l’intégralité du squelette, permettait selon leurs croyances d’assurer la continuité des espèces.
D’autres traditions reposent sur la crémation des os mais sont basées sur le même respect. Il est considéré que l’âme réside dans les os. Ainsi brûler les os permet de libérer l’âme et de l’emmener au ciel, sublimée, purifiée, le ciel étant le réceptacle originel de la vie.
En évoquant la crémation, l’image du phœnix rouge s’impose, oiseau légendaire qui ne peut se reproduire. De fait, à chaque fois qu’il sent la fin de sa vie arriver, il se consume et renaît de ses propres cendres. Il symbolise ainsi les cycles de mort et de résurrection.

Une crémation pour la cré(m)ation d’une nouvelle vie.

Il est intéressant de constater que ce M, qui sépare d’une lettre crémation et création se compose d’un V représentant la matrice féminine en tant que vase, symbole utérin, lieu de transformation, et que ce V est soutenu par un double jambage qui ramène vers le sol. Ce qui donne à la crémation tout son sens : brûler les os pour leur redonner vie, pour fusionner à nouveau le Feu, l’énergie du ciel, le principe yang, et l’os, l’Eau, le yin immortel, ainsi fécondé dans la matrice créatrice, la Terre.

Ce principe de la fécondation du yin par le yang rejoint là celui de toute création, celle même de l’univers, quand un mouvement, le yang, survient pour animer le néant, le yin immatériel, le rien renfermant pourtant la potentialité de toute chose pour que celle-ci puisse prendre vie et se manifester.

L’os est ce yin et l’on comprend alors aisément qu’il relève dans la théorie des cinq éléments de l’élément Eau, yin originel. L’Eau est en effet associée à la couleur noire, couleur du néant, couleur également des eaux profondes de la mer, cette masse qui s’étend à l’infini comme les possibles qu’elle contient. En chinois, mer se traduit par HAI, dont l’idéogramme associe l’image d’une plante proliférante s’engendrant elle-même et la clé des liquides, l’ensemble désignant l’Eau, en tant que lieu de prolifération. En médecine chinoise, HAI est aussi souvent pris dans le sens de réservoir, réservoir du trésor de la vie, comme la femme qui devient mère en portant dans son utérus un nouvel être.

L’eau

Les os, les eaux, la sonorité est la même, la symbolique aussi. Ils renferment tous deux ce pouvoir de régénérescence, ils sont sources potentielles de vie en attente du Feu fécondant.

Et lorsque l’os, ou l’Eau, a été fécondé, le principe de vie (re)prend forme, pour se manifester entre le ciel et la terre. Dans l’os, il se densifie et devient moelle osseuse, moelle qui remplit ainsi la vacuité de l’os, qui le « consolide » pour reprendre le terme utilisé par Annick de Souzenelle.
Puis, de cette moelle, s’écoule le sang, ce que les chinois nomment la « circulation » ou « le pouls », qui va ainsi donner vie à la chair qui fait l’homme.
Cette « circulation » revêt une importance toute particulière dans les textes, de même que l’os, puisqu’ils font tous deux partie des six entrailles curieuses avec le cerveau, la moelle épinière, la vésicule biliaire et l’utérus, six entrailles curieuses que leurs idéogrammes présentent comme des fu extraordinaires et éternels, qui conservent le principe de vie, ce précieux pouvoir de la régénération qui permet de passer du ciel antérieur au ciel postérieur, de la vie informelle à la vie formelle, qui permet la transformation de l’ineffable en un être humain.
Ces entrailles curieuses sont toujours citées par deux et les os sont ainsi toujours associés à « la circulation » (ou au « pouls »), celle du sang donc que fabrique la moelle contenue dans les os, celle de ce Feu liquide né dans l’Eau (l’os) qui alimente le Cœur et donne sa force à la manifestation humaine. Doté du souffle céleste, la « circulation » véhicule le principe de vie dans tout le corps, elle pulse l’énergie et se palpe au pouls de l’homme.

Les mots d’Annick de Souzenelle s’éclairent maintenant et prennent tout leur sens :
« Devenir un homme, passer de l’eau au sang, c’est aussi « consolider » son os […] ».
Devenir un homme, en tant qu’être manifesté, résulte de la fécondation du yin par le yang, de l’Eau par le Feu, de la densification du principe de vie symboliquement contenu dans l’os sous la forme de la moelle osseuse, cette « substantifique moelle » d’où sourd « la circulation » du sang. Le sang fait la puissance et la vitalité du corps humain, puissance qui repose sur la bonne tenue du squelette, vitalité qui nécessite une bonne circulation du sang et de l’énergie.

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Infos de l'auteur

Elsa Meline

Elsa Méline, architecte urbaniste de formation initiale, aujourd'hui praticienne en acupuncture traditionnelle à Marseille. Diplômée du centre Imhotep, centre de formation en acupuncture traditionnelle, en 2015.

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